Il y a quelques jours, j'ai été témoin d'une scène qui m'a fait réfléchir. Sur un chantier, un ingénieur criait des instructions en espagnol à un groupe d'ouvriers qui comprenaient à peine. La frustration était palpable des deux côtés. Il n'y avait aucune animosité, juste un gouffre d'incompréhension. Et je me suis demandé : comment parler de culture d'entreprise quand la communication de base est impossible ? Est-il possible de construire des valeurs partagées dans un secteur où les conditions sont si disparates ?
Le secteur de la construction en République dominicaine repose sur une réalité qu'il nous faut aborder avec franchise. La grande majorité de notre main-d'œuvre, dans sa phase initiale, provient d'Haïti. Ces travailleurs assument les tâches les plus exigeantes dans des conditions extrêmement précaires. Nombre d'entre eux arrivent avec des contrats verbaux, sans aucune protection sociale, et sont payés bien moins que leurs homologues pour un travail équivalent. Il ne s'agit pas d'une critique gratuite, mais bien de la reconnaissance d'un système que nous avons normalisé et que nous devons transformer si nous voulons aller au-delà des simples discours sur « notre peuple » et « nos valeurs ».
Mais il y a un aspect plus sombre : de nombreux entrepreneurs fonctionnent comme des prêteurs informels, accordant des avances aux ouvriers à des taux d’intérêt exorbitants. De plus, ils retiennent les paiements car ils utilisent ces fonds pour d’autres projets, créant ainsi un cycle d’endettement perpétuel. Cette mauvaise gestion financière – des entrepreneurs eux-mêmes endettés – retombe sur les plus vulnérables. Lorsqu’on entend parler de « mutineries » ou de réactions violentes sur les chantiers, on s’interroge rarement sur les causes : il s’agit presque toujours du non-paiement après des jours ou des semaines de travaux terminés.
Voici le premier obstacle : nous voulons une culture d’entreprise sans tenir compte de la dignité au travail. C’est comme appliquer des finitions de luxe sur des fondations fissurées. La culture ne se décrète pas dans un manuel que personne ne lit ; elle se construit au fil des interactions quotidiennes, grâce à des salaires équitables et à la sécurité physique et émotionnelle. Lorsqu’un travailleur vit dans la crainte d’une expulsion arbitraire ou sait qu’un accident le laissera sans ressources, quelles valeurs partageons-nous vraiment ? La peur n’est pas la culture ; c’est la survie.
Le second obstacle réside dans le décalage temporel. Tandis qu'un employé administratif se préoccupe des prévisions trimestrielles, un ouvrier pense à sa paie du lendemain, à l'argent qu'il enverra à sa famille et à la question de savoir s'il aura du travail la semaine suivante. Il ne s'agit pas de mondes parallèles ; ce sont des réalités économiques incompatibles qui engendrent des conflits que nous interprétons à tort comme un « manque d'engagement » ou une « résistance au changement ».
Alors, est-ce utopique ? Non. Mais ce n’est pas possible non plus avec les méthodes traditionnelles. Créer une culture d’entreprise dans le secteur de la construction exige de commencer par des solutions qui dérangent : des contrats formels plutôt que des accords verbaux ; des paiements ponctuels et transparents sans intermédiaires qui profitent de l’endettement ; des salaires décents et équitables ; des protocoles de sécurité appliqués sans exception ; et des canaux de communication dans les langues parlées sur le chantier, et pas seulement dans les bureaux.
Je tiens à être clair : je connais des promoteurs immobiliers prêts à régulariser la situation de ces travailleurs, à les sortir de l'incertitude liée à l'immigration et à leur offrir des conditions de travail décentes. Mais ils ont besoin d'un cadre juridique pour y parvenir. Un dialogue entre le secteur privé et les autorités d'immigration est urgent afin de créer des systèmes de régularisation efficaces : des permis temporaires liés à des projets spécifiques, où l'entreprise de construction assume la responsabilité directe de ses travailleurs. Ces hommes et ces femmes, qui travaillent sans relâche du matin au soir, sont le moteur du développement immobilier et, par conséquent, de l'économie dominicaine. Ils méritent la sécurité juridique, l'accès aux soins de santé et la dignité de ne pas vivre sous une persécution constante. L'informalité est non seulement injuste, mais aussi intenable.
La véritable culture d'entreprise se mesure au quotidien : y a-t-il de l'eau potable sur le chantier ? Un endroit convenable pour se restaurer ? Les travailleurs peuvent-ils signaler les situations dangereuses sans risquer leur emploi ? Ce ne sont pas des « avantages supplémentaires », ce sont des fondements. Et sur des fondements solides, tout le reste peut se construire : formation continue, perspectives d'évolution de carrière, reconnaissance des efforts et sentiment d'appartenance.
Utopie ou possibilité ? Possibilité. Mais seulement si l’on accepte que la culture organisationnelle ne s’improvise pas ; elle se construit sur l’honnêteté de reconnaître nos contradictions et le courage de les transformer. De l’administrateur au travailleur. Sans exception.
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